Rafaël Trapet

 

Emmanuelle Vo-Dinh m’a fait venir à Flers. Flers c’est quelque part en France. Une facilité parisienne m’aurait faire dire que c’est nulle part. Mais ce n’est pas le cas. C’est au coeur du bocage normand, une ville industrielle qui s’est répandue dans tout le pays par ses bouches d’égouts : «Queruel Fondeur Flers Orne». L’usine a fermé, les plaques demeurent.
Emmanuelle Vo-Dinh est chorégraphe. Elle a conçu un projet dont je suis l’un des artisans. Je dois recueillir des histoires. Ici à Flers.
Je cherche des histoires. C’est peut-être pour cela que l’on me fuit.
À Flers dans l’Orne on trie ses déchets. Et comme partout en France il y en a beaucoup. Chaque soir il sortent emballés dans des sacs qui disent merci. Merci d’avoir trié. Merci. J’assiste médusé à cette installation vernaculaire et collective.
Mes pas me portent à la déchetterie. Mes pas me portent à Tri city. Ils me portent chez des rippers et des chauffeurs. Ils me portent chez des écologistes. « Avez-vous des histoires à me raconter ? » D’exquises histoires de déchets. Les déchets on en produit, beaucoup, mais l’on en parle pas. Les portes s’ouvrent mais on me parle peu. Les déchets c’est l’une des rares industries florissantes. On ne produit plus de minerais de fer, plus d’acier mais des déchets, oui. Dehors, dedans, partout, comme dit l’ineffable concept mac donald.
À la déchetterie on accueille les déchets industriels.
Le roman est une industrie. Il termine son parcours ici, comme tous les produits industriels, entouré de ses comparses, les jantes loupées, les voitures en fin de vie, les panneaux signalétiques qui n’indiquent plus la bonne direction...
Je cherche des histoires pour participer au projet d’Emmanuelle Vo-Dinh : histoires exquises. Nous sommes trois dans la région à faire cette collecte vidéo-enregistrée.
Revenons à mes images. Les romans finissent comme ça quand ils sont loupés. Tout ce qui est loupé dans l’industrie finit comme ça. « J’ai laissé passer l’orage », c’est un cadavre exquis que je déguste et farfouille. Que suis-je venu chercher parmi tous ces déchets?
Ici à Flers je pose sur une poubelle pour l’Orne combattante, pour faire venir les histoires. Ici à Flers je retrouve l’article noyé parmi d’autres à la déchetterie. Ici à Flers mon travail devient déchet. C’est la grande sarabande des déchets. Quelques portes ouvertes murmurent des histoires.