Cannelle Tanc

 

Les lieux de mémoire de Cannelle Tanc


Entretien

Un artiste était en résidence à Flers, j’ai tenté, le nom du lieu, 2angles, m’inspirait déjà.

Quel est le rôle de votre milieu, plus particulièrement de vos parents dont l’activité se rattache à la création ?
Cannelle Tanc : Mon père avait poursuivi ses études à l’Ecole supérieure d’arts de Grenoble avant de devenir créateur de vêtements. Il a défini un environnement dont mon atelier garde l’empreinte par la table de coupe et les ciseaux dont il se servait, et avec lesquels je continue de vivre. Très artiste elle-même, ma mère s’intéressait à l’art, mais plutôt au travers de l’écriture.

Quelle incidence a exercée Nice où vous êtes né et où vous avez vécu jusqu’à l’âge de 10 ans ?
Dans les années 70, c’était l’époque de l’Ecole de Nice. L’artiste Ben qui s’y rattache, avait une boutique, une sorte de brocante où il amassait toute sorte de choses. Mon père la connaissait et aimait cet esprit là.

Quels sont les premiers lieux artistiques qui vous ont marqués ?
A Paris l’hôpital éphémère situé dans l’Hôpital Bretonneau dans le XVIIIeme que je connaissais déjà lorsque j’étais au lycée. L’hôpital avait été investi par l’association Usines éphémères. S’y tenaient des manifestations artistiques diverses notamment avec Claude Closky.

En quoi l’enseignement que vous avez poursuivi à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, vous a-t-il influencé ?
Mon travail y est né pour beaucoup de mes lectures qui ont été une source d’inspiration importantes pour moi. Je cite souvent Gilles Deleuze ou Guy Debord, qui plus ou moins implicitement renvoient à une culture, à un pays, et à un enseignement tel qu’il est dispensé ici en France.

Depuis quand travaillez-vous à partir de cartes de villes ?
Mon œuvre était déjà liée à la mémoire, aux villes, mais pas aux cartes. Ce support est intervenu pour la première fois dans mon travail en 2004, alors que j’étais en résidence à Berlin… Ville très complexe historiquement. Séparée en deux pendant un temps, elle est aussi rattachée à la France et à l’Europe. On peut s’y perdre. En considérant son plan, j’ai pensé que si j’enlevais les habitations, j’en verrais peut-être mieux le dessin. Je ne peux expliquer différemment ma démarche.

Vos œuvres ont un lien avec l’architecture. Vous avez d’ailleurs consacré une série à Le Corbusier qui occupe une place importante particulièrement dans vos photographies.
J’ai le projet de voir et d’inclure dans cette série tous les bâtiments de Le Corbusier. J’ai réalisé des photos de l’Unité d’habitation élevée d’après Le Corbusier en 1957 à Berlin qui, est dans la suite de la Cité radieuse de 1946 à Marseille.
Je sais que le sujet a été beaucoup traité parce que les architectures de Le Corbusier sont très photogéniques, mais ce n’est pas la photogénie qui m’intéresse. Je trouve d’ailleurs que la photographie a plutôt tendance à aplatir ses œuvres.
Je m’intéresse plus particulièrement au Modulor qui est une contraction entre « module » et « nombre d’or ». Ce principe sur lequel repose son architecture, établit les dimensions d’un bâtiment et de son espace vital en fonction de l’homme et de sa morphologie. Exceptionnellement montré, il est à l’honneur à Berlin où Le Corbusier le représente, et dans le bâtiment de Zurich que j’ai récemment photographié.

Pourtant on ne peut nier une désertion de l’homme dans les photos d’architecture de Le Corbusier, tout autant que dans vos propres œuvres.
Cela rejoint l’abstraction qui est intrinsèque à ma façon de voir. L’humain n’est pas présent certes ou plutôt pas représenté, mais dans mes images, tout nous y renvoie.
J’aime Le Corbusier, bien que je sois consciente des conséquences qu’il a pu entraîner. Je n’ignore pas non plus ses propres contradictions… Le fait que son endroit favori était son petit cabanon à Roquebrune-Cap-Martin. Je songe aussi au paradoxe de ses constructions gigantesques posées au milieu de la nature. Chandigarh que j’aimerais connaître, est une aberration, tout du moins en Inde.

A quelles notions vous renvoient le support de la carte géographique ?
Les modifications ou les interventions sur les cartes renvoient au temps de la déambulation, mais aussi au temps de la réalisation de l’œuvre, avec bien sûr l’idée d’un déplacement. La carte définit notre propre géographie et les déambulations à l’intérieur de soi.

Comment rattachez-vous ces déambulations à votre propre travail ?
Pour moi tout déplacement correspond à un travail. Les Memory Project que j’ai entrepris avec l’artiste Frédéric Vincent, en sont les archives. Le terme générique de Memory Project qui englobe des films et des photographies, renvoie à cette notion de déplacement et de mémoire. Les Plans fixes sont des vidéos élaborées à partir d’un principe de panorama qui consiste à filmer exactement ce que je vois.

Quelle importance accordez-vous aux résidences ?
J’ai toujours aimé cette notion de territoire, lorsque rien n’est encore précisé, autant que l’idée d’investir les espaces. Parfois, les idées surgissent dans le lieu même de l’exposition.

Pourquoi ce choix de la résidence à Flers ?
J’avais entendu parler de cette résidence par un artiste… Le nom du lieu, 2 angles, déjà m’inspirait.

Quelles était votre « intention » au début de votre résidence le projet finalisé ?
L’idée était de m’éloigner de la carte initiale en donnant une échelle monumentale à ce support, tout du moins un volume plus sculptural par sa transposition dans l’aluminium. J’en ai réalisé et présenté le projet sous forme de maquettes à Flers. L’un des polyèdres représente l’Afrique et l’autre est dédié aux villes qui composent de manière essentielle les pays. Je leur ai associé des cartes postales représentant la ville et le château de Flers. Sur le papier millimétré, j’ai enregistré tous les lieux et le temps du voyage. Le papier millimétré c’est le temps.

Propos recueillis par Geneviève Nevejan