Lucie JAUBERT
Interstices Les premières installations datent de 1999. Elles procèdent toutes d'une même intention : faire de l'espace un lieu où s'instaure un échange interactif entre l'image, son support, et le visiteur. Lorsque le support n'est pas plan, le dessin se déploie et se tord jusqu'à ce qu'il ne soit que lignes et à plats non figuratifs. Il dessine lui-même les blancs, et se fond sans se dissoudre dans le lieu qui le reçoit. De cette confrontation naît le jeu : les échelles du dessin et de l'anamorphose, les blancs, les figures, s'étirent pour envahir l'espace donné. Les perspectives se tordent, se brisent pour enfin se révéler. Chaque grain du lieu, le moindre recoin, la texture d'un mur, du plafond et du sol, les aspérités, et les reliefs infinitésimaux, les variations de lumière participent à ce dialogue passionnant. Surgit alors ce nouvel espace inédit, qui se réinvente dans l'expérience chaque fois renouvelée du regard qui l'appréhende. " L'œil cherche, trouve, cherche à nouveau, et finit par se perdre dans les méandres de ce jeu visuel ". Perturbant la perception habituelle, ces jeux d' " entre dimensions " invitent le visiteur à pénétrer l'espace situé entre le support et la représentation visuelle, à déplacer sans le perdre le point précis, mais jamais indiqué, où tout se reforme. Ce sont les déplacements qui créent le nouveau champ, fusion entre la certitude tangible du support et la projection flottante et polymorphe. L'espace devient le lieu de passation entre le regard de l'artiste et celui du spectateur, redéfinissant sans cesse, comme en un jeu de cache-cache, un point de convergence qui change avec les déplacements. En jouant ainsi des apparences, par la réalisation de trompe-l'œil et d'anamorphoses environnementales, ces installations créent un espace hybride entre fiction et réalité, et ramènent à ce qui fut le questionnement premier de l'art : la perspective, et la représentation du réel dans l'espace, en faisant du visiteur une partie intégrante à la fois de la représentation et de l'espace. L'anamorphose permet de parfaitement reconnaître l'espace balisé, tout en offrant la possibilité, par les déplacements proposés, de s'y perdre et de le recréer. Ces créations d'espace fictifs, pourtant tangibles, suscitent un trouble à la fois déstabilisant et ludique. L'absence de limites clairement définies entre les deux mondes est pourtant contredite par la frontière concrète. C'est l'expérience fugitive de ce doute et de ces paradoxes qui est visée. "L'art renvoie sans cesse à l'intuition de ce qui se trouve aux alentours des limites. Il rend incertaines les frontières et pose la question de leurs localisations ou de leurs présences." Anne Alessandri, préface de "géographique" Changement de perspectives...Rien ne manquera. Mais le centre, c'est l'image. Le mur, le support. A travers l'espace et le temps, ils se superposent curieusement. Aperçue comme à travers l'eau, l'image livre moins les traits. Apparemment accessoire, mais essentielle, elle tente de se fixer. A demi effacée, trop tôt perdue? Elle suffit à rendre compte... On aperçoit clairement la traversée des apparences, surpris de découvrir comme les lignes brisées mises bout à bout, se projettent... pour toucher l'invisible.
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